FRANCE

[RÉTRO] LE JOUR OÙ MICHAEL JORDAN A ÉTÉ SÉDUIT PAR CHRISTOPHE LÉONARD

Crédit photo : Nicolas Seignez

Nouvellement reconverti dans le coaching, Christophe Léonard était l'un des plus gros prospects du basket français à la fin des années 2000. Un mélange de talent et de qualités athlétiques qui lui a permis de taper dans l'œil de Sa Majesté elle-même, Michael Jordan.

Depuis quatre semaines, le rituel est établi. Chaque lundi soir, Christophe Léonard (30 ans) est injoignable, les yeux rivés sur Netflix et la très belle série consacrée à Michael Jordan, "The Last Dance". « J'adore, je n'arrive même pas à faire une critique dessus », sourit-il. Comme beaucoup de ses semblables, le Guyanais a trouvé sa vocation en observant les exploits de l'ancien héros de Chicago. « C'est lui qui m'a fait démarrer le basket. Ma mère regardait ses matchs et j'ai des souvenirs d'avoir vu avec elle les finales entre 1996 et 1998 ». Sauf qu'à la différence de beaucoup de ses semblables, Christophe Léonard peut se targuer d'avoir été en mesure de partager un moment privilégié avec son idole.

« Il m'a dit qu'il aimait mon jeu », lance-t-il, encore empli de fierté. « C'est indescriptible comme souvenir, je ne l'oublierai jamais et j'ai encore des étoiles dans les yeux quand on m'en parle ». Flash-back : nous sommes alors en 2006. Christophe Léonard entame sa deuxième saison au Centre Fédéral. Et la veille d'un déplacement à Saint-Chamond pour le compte de la 7e journée de Nationale 1, le vendredi 20 octobre, les meilleurs cadets du pays s'étalonnent au stade Pierre-de-Coubertin, à Paris, sous les yeux du plus grand joueur de l'histoire, alors en tournée commerciale pour sa marque dans toute l'Europe.

« Je tremblais au moment de monter sur le podium pour le saluer »

Si l'INSEP s'apprête à vivre la meilleure saison de son histoire en NM1 (13 victoires décrochées sous l'impulsion notamment du duo de 1989, Antoine Diot - Edwin Jackson), seule la génération 90/91 sera mise à contribution pour le Jordan Classic. « Quand on nous a annoncé qu'un gros évènement se préparait avec Jordan, on était tous là à se regarder avec de grands yeux, en mode "Wow, c'est quoi ce truc de ouf ?!" », raconte Christophe Léonard. Mais pas tous seront invités à jouer devant MJ : une journée et demie d'ateliers sera nécessaire pour sélectionner les 20 All-Stars parmi 30 présélectionnés. « On nous avait bien expliqué l'enjeu : Michael Jordan allait choisir le MVP de la rencontre et l'emmener à New York. Je me rappelle que j'étais déterminé comme jamais », affirme l'ancien ailier de Cholet. À tel point que la perspective de rencontrer His Airness prend logiquement le pas sur les joutes de la troisième division. Forcément, David Denave et la Halle Bouloche ne pouvaient rivaliser ! « Il y avait énormément d'excitation, on pensait beaucoup à ça. Les coachs nous faisaient d'ailleurs souvent remarquer qu'on était trop dans notre truc Jordan », admet celui qui est passé depuis de l'autre côté de la barrière et qui, vous l'avez compris, a été sélectionné pour ce All-Star Game.

Puis le jour du match, la déception arrive vite. Michael Jordan est introuvable à Coubertin lors de l'entre-deux... « Il n'était pas là alors que pour nous, il devait être présent depuis le début. L'ambiance était un peu bizarre : tu sais que tu dois jouer mais tu surveilles les tribunes en même temps, tu as toujours un coup d'œil. » Il faudra attendre la mi-temps pour que "Sa Majesté" daigne faire son apparition dans l'ancienne antre du Paris Basket Racing. « La salle est devenue folle. Je me rappelle de le voir marcher le long du terrain, tu avais l'impression qu'il flottait. Il était là, dans son ensemble Jojo, stylé, tranquille et il s'est assis au premier rang ». Un tout autre match, forcément. Certains joueurs seront submergés par la pression d'évoluer devant Michael Jordan, pas Christophe Léonard. « Le match a directement pris une autre ampleur. Son arrivée m'a boosté, c'était un truc de fou. Il y avait une excitation incroyable : tu essayes d'aller chercher tous les rebonds, de marquer. Tu ne peux pas te permettre de ne pas jouer à fond, tu te mets la pression car tu ne veux rien rater. C'est simple : devant lui, tu veux tout réussir. »


Parmi les têtes reconnaissables autour de MJ : Romain Ostric (n°9), Yohann Jacques, Christophe Léonard, Claude Bergeaud, Enzo Tsonga (n°10), Neguib Faye, Joffrey Lauvergne, Frédéric Bourdillon (n°11) et Nicolas Wachowiak (n°14).

Coachée par Claude Bergeaud, l'équipe de Léonard s'est imposée 73-45 devant les hommes de Richard Billant, emmenés par Alexis Tanghe (14 points et 8 rebonds) et Andrew Albicy (5 points et 5 passes décisives). Si Enzo Tsonga a terminé meilleur marqueur de la rencontre avec 15 unités au compteur, si Yohann Jacques (14 points et 3 rebonds) et le futur Bull Joffrey Lauvergne se sont également distingués (12 points et 4 rebonds), le MVP choisi par Michael Jordan n'était pourtant pas parmi eux. Largement au dessus du lot en terme de qualités athlétiques, Christophe Léonard (8 points, 6 rebonds et 5 passes décisives) fut l'heureux élu. Cinq minutes en forme de tourbillon que le natif de Schoelcher raconte toujours avec une excitation perceptible, plus de treize ans après. « Ils s'apprêtaient à annoncer le MVP au micro puis j'ai une dame de Nike qui vient me chercher en me félicitant. Elle me dit que c'est moi mais je ne la crois pas, elle doit me tirer par le bras pour que j'avance. Puis ils l'annoncent tout fort dans la salle et là, c'est un moment inoubliable, difficile à décrire. Tu es tellement content mais en même temps, tu ne réalises pas. C'est un moment qui est mis en pause : je dois monter sur le podium pour le saluer, je tremblais, je lui tends la main et il me fait plutôt l'accolade en mode cainri. Ses mains étaient tellement grandes, son doigt arrivait à mon poignet ! Je me rappelle de sa grande main qui m'attrape et de lui qui me dit à l'oreille : "Bien joué, bien joué, j'aime ton jeu !" Wow, tu te demandes ce qui se passe, tout s'enchaîne, le calin, la photo... » Dans les entrailles de Coubertin, le futur champion de France 2010 pourra partager quelques instants supplémentaires en tête à tête avec son idole. « Il me redit des choses, que c'est bien, qu'il faut continuer à travailler... Il me demande ce que j'ai pensé de mon match. C'était tellement court tous les deux, je ne me souviens même pas de ce que je lui ai dit. J'étais timide, je n'osais pas trop parler, je ne lui ai pas posé de questions. C'était lui qui parlait, je ne faisais qu'hocher la tête en le remerciant. »

La leçon de maître Jordan :
« Il nous a dit que le basket devait être une véritable obsession »

Quelques instants plus tard, certains de ses homologues seront moins réservés face à la légende des Bulls. Si les quelques 2 500 spectateurs sont repartis quelque peu frustrés de n'avoir pu apercevoir que de manière fugace le mythe, les joueurs savent que la meilleure partie de la journée les attend encore : une séance de questions-réponses avec Michael Jordan. « On l'attendait encore plus que le match car on savait qu'on allait pouvoir le voir de près, communiquer avec lui, lui poser nos questions. » Et surtout, le sextuple champion NBA a joué le jeu et a vraiment pris le temps de répondre aux interrogations des cadets, via notamment la traduction d'Edwin Jackson.  « Il s'est assis face à nous, très classe avec son ensemble Jojo. Il était posé, il a répondu tranquillement. » La petite histoire retiendra qu'Enzo Tsonga fut le premier à s'adresser à lui en demandant quels joueurs de l'époque il appréciait particulièrement (verdict : Kobe Bryant, LeBron James et Dwyane Wade) ou qu'un jeune fut particulièrement téméraire en lui demandant s'il était encore capable de dunker, suscitant un sourire entendu de la star. Mais Michael Jordan avait un autre message, bien plus profond, à faire passer. Des paroles qui résonnent encore aux oreilles de Christophe Léonard. « Il a beaucoup insisté sur le travail, en disant que le talent ne suffit pas mais qu'il faut bosser. Que, lui, c'est ce qui lui a permis d'en arriver à ce niveau. Il travaillait tout le temps, il ne pensait qu'à ça et il nous a répété que le basket devait être une véritable obsession. »

De retour dans sa chambre du bois de Vincennes, l'ailier guyanais réalise enfin qu'il n'a pas vécu un rêve. « Le soir, j'ai refait toute la journée dans ma tête et je n'ai pas pu en dormir de la nuit. Les gars me disaient : "Jordan, c'est ton gars maintenant. Il va te sponsoriser à vie, faut que tu nous donnes des équipements." J'ai été beaucoup chambré. » Le lendemain, il restera capot sur le parquet de Saint-Chamond (défaite 77-95 du Centre Fédéral), le symbole d'une certaine difficulté à revenir à la réalité. « J'ai traversé un moment un peu difficile après coup. J'étais encore dans les nuages pendant une semaine, les coachs me répétaient qu'il fallait redescendre sur terre. » Mais c'est surtout le souvenir des mots de Jordan qui fera office de déclic, avec la perspective de le retrouver six mois plus tard à New York pour lui montrer ses progrès. « Je me suis dit que si le gars m'avait sélectionné, c'est parce que j'avais le talent et qu'il fallait me bouger. Dans ma tête, j'étais sûr de le revoir et je voulais lui montrer que j'étais devenu un meilleur joueur entre octobre et avril. J'étais déterminé, j'avais cette motivation là de lui prouver que ce que j'avais fait à Coubertin n'était pas un one-shot. »


Une photo floutée par le temps mais un instant inoubliable pour Léonard
(photo : FFBB)

Sauf que Christophe Léonard, devenu ensuite un habitué de la Pro B, n'a jamais eu l'occasion de rejouer sous les yeux du plus grand. Bien sûr, en avril 2007, il a « vécu un rêve » à New York, en découvrant le gigantisme du Madison Square Garden, en visitant Big Apple ou en rencontrant Spike Lee. Aux côtés de tous les autres MVP des éditions européennes du Jordan Classic (dont Nicolo Melli), il a affronté une sélection new-yorkaise en lever de rideau du véritable Jordan Brand (avec notamment Derrick Rose et Blake Griffin cette année-là) devant quelques personnalités notables dans les tribunes comme Allen Iverson ou Andre Iguodala. Mais pas MJ. « On l'a simplement aperçu quand on est allé manger dans un steak-house de sa chaîne de restaurants. Il est passé faire un petit coucou mais c'était plus business qu'autre chose, pas du tout comme à Paris où c'était privé et que pour nous. » Une petite déception légitime, mais une première preuve pour Christophe Léonard que ce qu'il a vécu à Coubertin était hors du commun. Presque le souvenir d'une vie pour un jeune basketteur qui n'en était même pas encore aux prémisses de sa carrière professionnelle. « Quand tu regardes The Last Dance, tu comprends que c'est difficile d'avoir un moment privilégié avec ce gars là. Il fait sa vie Jojo, il est demandé de partout. Ce n'est qu'avec le recul et les années qui passent que je réalise que j'ai vraiment vécu un truc de fou. La preuve, on m'en parle encore presque quinze ans après... »

17 mai 2020 à 16:45
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